Pour une lecture politico-historique du phénomène Boko-Haram.

«Je suis d’avis avec ceux qui disent que BOKO HARAM n’est pas musulman mais antimusulman. Je ne peux pas comprendre que des musulmans nigérians s’attaquent uniquement à leurs frères coreligionnaires alors que de tout temps les problèmes ont existé entre chrétiens et musulmans au Nigéria et non entre musulmans. Je m’aligne avec ceux qui pensent que BOKO HARAM est une émanation directe de Good Luck au seul dessein de se faire élire par son électorat du sud et empêcher l’électorat du Nord de voter ses candidats : Voilà toute la problématique de la secte BOKO HARAM…».
Ces propos, tenus par un compatriote sur un forum nigérien, résument éloquemment l’essentiel des représentations que l’on se fait du mouvement Jamāʿat ʾahlal-sunnahli-l-Daʿwahwa-al-Jihād, plus connu sous le nom de Boko Haram. Mais qu’en est-il réellement ? Le dialogue inter religieux a-t-il toujours été tendu au Nigeria ? Quelle est véritablement la part du complot et des manœuvres électoralistes dans l’inexorable expansion de Boko Haram ? Ces questions invitent à placer le phénomène Boko Haram dans une perspective historique, s’appuyant sur certains aspects de la vie sociopolitique du Nigeria, méconnus des jeunes générations, qui favoriseraient une meilleure appréhension de l’insécurité qui sévit dans le Nord du Nigéria et qui constitue une menace pour notre pays.
1- Contrairement à certaines idées reçues, les éléments de Boko Haram ne s’attaquent pas uniquement à leurs coreligionnaires. Ils ont d’abord commencé par faire exploser des églises, dans presque l’indifférence des leaders d’opinion du Nord. Ce silence « complice » dont ils ont bénéficié au début, leur a permis de bien s’installer ou séré-(installer).Se réinstaller, parce que certains analystes soutiennent que Boko Haram n’est qu’une régénérescence des cendres de la secte de Muhamed Marwa alias Maitatsiné qui a sévit au Nord du Nigéria dans les années 1980.
2- En effet, entre 1980 et 1985, la secte Maitatsiné et sa répression ont fait des milliers de morts, essentiellement des musulmans. La secte ne s’attaquait qu’aux autres leaders musulmans et leurs adeptes ainsi qu’aux forces de l’ordre. Les émeutes de Kano de décembre 1980 par exemple ont fait près de 4177 morts, dont Maitatsiné, le chef de la secte. Et la répression du soulèvement de ses adeptes a fait, en octobre 1982, près de 3350 morts également, près de Maïduguri. D’autres poches de résistance apparurent à Yola en mars 1984 et à Gombé en avril 1985, causant la mort de plusieurs centaines de personnes. En reprenant les rênes du pouvoir des mains d’Elhadji Shehu Shagari, par le biais du Lieutenant-colonel Mohammed Buhari, l’armée mit un terme aux dérives sanglantes de la secte Maitatsine.
3- Donc contrairement à ce qui est assez souvent avancé, les conflits religieux au Nigeria concernaient exclusivement la communauté musulmane. Ils étaient intracommunautaires. Et ils ont toujours été sévèrement réprimés, par une élite politico-militaire, soucieuse de garder l’homogénéité du Nord.
4- Les conflits inter-religieux de grande ampleur, opposant les musulmans aux chrétiens, n’ont commencé qu’à partir du début des années 1990, sur fond de conflits fonciers et commerciaux. Et cela s’est amplifié, tout naturellement, après l’adoption de la Shari’a dans les Etats du Nord.
5- Sinon, les musulmans et les chrétiens du Nord ont globalement vécu jusque-là en parfaite harmonie. Une harmonie « encouragée » et maintenue par les héritiers du Sardauna Ahmadou Bello, fidèles artisans de la mise en œuvre de son idéologie du Grand Nord.
6-L’idéologie du Grand Nord, devrait initialement permettre au Nord de rattraper son retard économique et intellectuel sur le sud de la fédération, y compris en le dominant politiquement. Mais l’unité du Nord, devait être la pierre de lance du projet. Lorsque Sardauna négociait aussi bien avec les autres parties de la confédération que les colons Anglais, il prenait soin de constituer une équipe représentative des sensibilités du Nord. Composée à la fois des musulmans que des chrétiens, des Hausa, des Peuls mais aussi des représentants des autres minorités ethniques.
7- Dans le processus, l’université de Zaria, qui porta son nom, devait être le répondant des prestigieuses universités du Sud et accélérer la production des élites nordistes. Sur le plan politique, l’idée du Grand Nord s’est donc traduite d’abord par la création de l’identité Hausa-Fulani.
8- L’assassinat du Sardauna Ahmadu Bello donna à ses idées la force d’un testament, dont les objectifs devaient être scrupuleusement poursuivis. Les élites politiques du Nord et en particulier leurs officiers veillaient au succès « du projet ». Et le Nord se prononçait effectivement presque d’une seule voix, en suivant la voie qui aurait été tracée par Ahmadu Bello. La seule voix plus ou moins discordante qu’on entendait était celle d’Aminu Kano.
9- L’élite chrétienne que Sardauna a sciemment contribué à constituer avait, elle aussi, pleinement adhéré au décor et était stratégiquement mise en avant, chaque fois qu’un problème opposant le Nord au Sud est susceptible d’avoir une interprétation religieuse. Par exemple, l’arrestation et la « neutralisation » du Général Johnson Aguiyi- Ironsi, qui était accusé de protéger les auteurs des opérations militaires du 15 janvier 1966 au cours desquelles Sardauna et Tafawa Baléwa avaient été assassinés, ont été menées, comme par hasard, par l’officier Théophilus Yakubu Danjuma. Et dans la foulée, pour remplacer le Général Johnson Aguiyi-Ironsi, le choix s’était porté sur un autre officier chrétien. Murtala Ramat Muhamed, le vrai concepteur du contrecoup d’Etat devait rester dans l’ombre.
10- L’oligarchie du Nord savait, en fait, qu’une guerre civile, contre le Sud, « étiqueté chrétien », était inévitable. Alors quoi de plus judicieux que de choisir Yakubu Gowon, un chrétien, pour diriger la fédération. Donc au moment où les caméras du monde braquaient leurs projecteurs sur le Nord « musulman » qui faisait la guerre au Sud « chrétien », les commentateurs étaient obligés de faire constater que celui qui présidait la fédération était certes Nordiste, mais aussi Chrétien. Et aussitôt la guerre terminée et les affaires pendantes liées à la guerre réglées, Yakubu Gowon fut déposé le 29 juillet 1975, alors qu’il se trouvait en Ouganda, au sommet de l’OUA. La responsabilité de ce coup de palais, qui se déroula sans effusion de sang, avait été officiellement attribuée à Joseph Nanven Garba, un autre officier chrétien. Mais Gowon fut remplacé par Murtala Ramat Muhamed, le vrai acteur du coup. Et on confia à Joseph Garba, sa figurine, le portefeuille des affaires étrangères. On peut également constater cette mise en avant tactique des officiers chrétiens nordistes dans les évènements qui ont suivi l’assassinat de Murtala. L’opération ayant été revendiquée par Buka Suka Dimka, un officier sudiste, Théophilus Danjuma, qui assumait à l’époque la vice-présidence, conjointement avec Olusegun Obasanjo, était mis au-devant de la scène. Cependant, sur le terrain et en réalité, le vrai acteur du contrecoup du 13 février 1976, était un bouillonnant officier dénommé… Ibrahim Badamassi Babangida, qui, avec ses éléments, avait encerclé la station de radio dans laquelle se trouvaient les présumés putschistes, en menaçant de faire tout sauter s’ils ne se rendaient pas.
11- La force de cette oligarchie politico-militaire populiste et populaire du Nord, était sa façon d’agir et d’interagir sur plusieurs registres, en s’appuyant sur sa diversité, tout en veillant scrupuleusement au maintien de son unité. Leurs plans étaient imparables, au point de susciter la notion de « Kaduna mafia ». Kaduna étant la capitale du Nord, où siégeait donc l’idéologue Sardauna et où le clan se serait constitué et se retrouvait.
12- L’alchimie de cette élite politico-militaire avec les populations dérangeait, tout naturellement, les élites du Sud, impuissantes et condamnées à subir. Et son présumé plan de perpétuer la domination politique du Nord sur le reste de la fédération suivait son bonhomme de chemin, sans difficulté. Une anecdote attribuait d’ailleurs à Ibrahim Badamassi Babangida cette phrase : « Nous ne savons pas ceux qui vont nous succéder. Mais nous connaissons ceux qui ne nous succéderont pas ! » .
13- Mais le tournant commença à partir de 1993, avec la victoire électorale inattendue de Moshood Abiola sur le nordiste Bashir Tofa, aux élections du 12 juin 1993. Moshood Abiola était un richissime musulman, mais…sudiste. La populiste oligarchie s’était alors subitement retrouvée face à un dilemme sans précédent. Concéder l’alternance du pouvoir au Sud ou récuser les aspirations des populations du Nord, qui l’ont aussi élu ? Une partie aurait été pour la validation des résultats et l’autre radicalement opposée.
14- La division était tenace dans le clan des officiers nordistes. Et le Sud, en particulier les intellectuels yoruba, ne cessait de brandir les menaces de désobéissance. Dans la foulée, ils trouvèrent une solution bancale. Donner le pouvoir à un Yoruba, mais celui qu’ils auraient eux-mêmes choisi. Abiola, le choix des populations, était un peu trop imprévisible, pas assez facilement manipulable, etc. à leur goût. Enerst Shonekan devait faire l’affaire. Cela a partiellement calmé l’ardeur de certains intellectuels Yoruba. Mais les plus véhéments, comme le prix nobel Wolé Soyinka ou le tumultueux Bola Ahmed Tinibu ont préféré l’exil et bien d’autres ne cessaient de réclamer la libération de Abiola de prison et son investiture au pouvoir.
15- La frange radicale, incarnée par le Général Sani Abacha, déposa littéralement Shonekan, au bout de 3 mois, pour reprendre les choses en main et faire taire, comme à leurs habitudes, et par tous les moyens, les opposants sudistes. Mais le sud était de plus en plus intenable. Et le Général Sani Abacha plus que jamais intransigeant.
16- Finalement, après un « nettoyage » dans les rangs des officiers yoruba et sudistes, suite aux allégations d’une tentative de coup d’Etat menée par le numéro deux du régime, le Lieutenant-général Oladipo Diya, celui qui était donc censé assumer l’intérim de la présidence, Sani Abacha mourut subitement, le 8 juin 1998. Et le 7 juillet 1998, donc près d’un mois après, Mashood Abiola décéda tout aussi brusquement, devant une délégation internationale, composée de Susan Rice, venue s’enquérir de ses conditions de détention. I-né-dit. Fait de hasard pour certains, un coup des « maitres » pour d’autres. Toujours est-il que les pendules semblaient avoir été remises à l’heure.
17- Le général ABOUBACAR AbdouSalami, frère adoptif de Ibrahim Badamassi Babangida, plus conciliant que Sani Abacha, écarta les risques d’une implosion de la fédération et d’une guerre civile. Et l’élection du Général Olusegun Obasanjo mit graduellement un terme à la grogne des intellectuels activistes yoruba et leurs populations.
18- Il est important de rappeler que le constat d’un éventuel transfert du pouvoir politique au Sud, a fait accélérer le projet du rapprochement de la capitale de la fédération du Nord. Elle a donc été transférée de Lagos à Abuja. L’essentiel de l’artillerie du Nigeria ayant toujours été maintenu au Nord, sous le contrôle d’éléments « fiables ». L’occupant de Asu Rock, pourrait donc, au besoin, être déposé, selon les humeurs et les intérêts de certains milieux oligarchiques nordistes, foncièrement attachés à la domination politique du Nord.
19- Seulement, Obasanjo que d’aucuns présentaient au début comme le candidat de l’establishment du Nord, celui qui protègerait leurs arrières, sécuriserait leurs intérêts et qui serait donc une solution à leur perte d’hégémonie politique, s’est révélé un véritable problème. Leur… problème.
20- Aucun officier sudiste ne connaissait aussi bien l’oligarchie politico- militaire nordiste qu’Olusegun Obasanjo, ancien numéro 2 de Murtala Muhamed. Il connaissait tellement bien leur force de frappe, qu’il s’était empressé de leur « rendre le pouvoir », après l’intérim qu’il assuma à la mort de Murtala.
21- Mais Obasanjo connaissait aussi leur faiblesse. Il savait que le Grand Nord était né et se nourrissait de son unité. Les Hausa seraient par exemple, selon les statistiques, majoritaires au Nord. Mais contrairement à une idée fortement répandue, aucun Hausa n’a jusque-là dirigé le Nigeria. Shagari étant Peul, tout comme Buhari et le défunt Yar addua, le chrétien Yakubu Gowon issu d’une minorité ethnique du middle belt. Murtala Muhammed était aussi issu d’une minorité ethnique de Jos (son père aurait été chrétien, avant de se convertir à l’âge adulte à l’islam), Ibrahim Badamassi Babangida et Abdousalami Abubacar, frères adoptifs (IBB ayant été élevé par son oncle, le père d’Abdousalami, après le décès de son père biologique), sont issus de l’ethnie gwari et les scarifications de Sani Abacha indiquaient qu’il était kanuri. Mais tout cela ne se voyait pas de l’extérieur, à cause de l’unité que Sardauna avait créée et léguée.
22- Toutes ces personnalités, à l’exception de Yakubu Gowon, étaient ou sont de confession musulmane. Et elles ont presque toutes, directement ou indirectement, eu à gérer les revendications de la shari’a et les velléités de l’extrémisme religieux au Nord. Mais elles n’ont jamais voulu céder et y ont répondu par des répressions, parfois extrêmement sanglantes, comme il a été souligné. Et tout cela pour préserver l’unité du Nord.
23- Cette fermeté des officiers nordistes face aux revendications religieuses tranche, étrangement, avec la facilité avec laquelle Obasanjo, « étiqueté chrétien » a voulu satisfaire les mêmes requêtes. Et le tour fut joué. Le contexte était devenu favorable au foisonnement des groupes extrémistes qui ne cessent de mettre à mal l’unité et la quiétude tant enviées des nordistes.
24- Il ne serait pas étonnant de découvrir que, de la même façon que les officiers Nordistes avaient saucissonné, à la fin de la guerre civile, les Etats Ibo pour les priver des ports, des mesures aient été prises pour rendre l’armée fédérale inopérante face à la nébuleuse Boko Haram, dans le simple but de mettre un terme à l’hégémonie politique du Nord. La nomination d’un Ibo à la tête du Ministère de la Défense en 2006, pour la première fois de l’histoire du Nigeria post guerre civile, pourrait donner à cet égard du grain à moudre aux tenants de la théorie du complot. Et ceci d’autant que le Ibo en question n’était autre que…
Thomas Aguiyi-Ironsi, le fils du défunt Général Johnson Aguiyi-Ironsi. Le fond du problème, même si la thèse du complot s’avérait, est donc visiblement loin d’être religieux. Il serait plutôt politique. Une réponse aux politiques de domination et d’exclusion qui ont été menées consciemment ou inconsciemment par les élites nordistes durant des décennies.
25- Mais au-delà d’une probable stratégie de revanche politique du Sud sur le Nord, l’incapacité de l’armée nigériane à mettre fin à l’expansion de Boko Haram est aussi, concrètement, la conséquence des tentatives récurrentes des coups d’Etat qui ont caractérisé le pays et des gigantesques réseaux de corruption qui les provoquaient ou les alimentaient. L’armée, en tant qu’institution, en a été affectée, dans sa cohésion, son éthique et son efficacité.
Les tentatives de coups d’Etat étant monnaie courante, la préoccupation des officiers qui se sont succédé au pouvoir était moins de renforcer les capacités opérationnelles de l’armée que de surveiller et d’affaiblir les factions ou unités susceptibles de les renverser.
26- Dans son discours d’investiture du 29 mai 1999, prononcé devant un parterre de personnalités, parmi lesquelles Nelson Mandela, Rev. Jessy Jackson, le prince Charles, etc., Obasanjo esquissa une poignante description de la réalité de l’armée nigériane. En voici la traduction : « l’incursion des militaires en politique durant ces 30 dernières années, a été un désastre pour notre pays et pour l’armée. L’esprit de corps a été détruit, le professionnalisme n’existe plus. Les jeunes s’engagent dans l’armée non pas à cause de la noblesse de la carrière militaire, mais pour uniquement participer aux coups d’Etat, devenir des gouverneurs […] En tant qu’officier à la retraite, mon cœur saigne face à cette dégradation des compétences de l’armée. Un profond travail de ré- orientation et de redéfinition de ses rôles s’impose. Des efforts de ré- encadrement et de rééducation de ses éléments doivent être entrepris, pour les amener à accepter l’autorité du régime démocratique et permettre à l’armée de retrouver sa fierté, son professionnalisme et ses valeurs initiales… ».
27- Dans le mois qui a suivi sa prise de fonction, Obasanjo prit un décret, pour mettre à la retraite tous les officiers qui ont servi dans un gouvernement, pendant une période d’au moins 6 mois. Cette mesure, élargie aux anciens gouverneurs et PDG des entreprises publiques, a contraint plusieurs dizaines d’officiers à la retraite. En clair, presque tous les officiers qui ont été impliqués dans les coups d’Etat ou tentatives de coups ont été remerciés. L’armée nigériane s’était donc à l’occasion débarrassée de presque tout ce qu’elle avait d’officiers millionnaires, politisés, ethnicisés et corrompus etc., mais aussi de ses vétérans de la guerre du Biafra ou ceux qui étaient à l’époque leurs aides de camp et proches collaborateurs. Conséquemment, la mesure a permis à la quatrième République d’avoir une durée de vie plus longue que les précédentes et de mettre à son actif des acquis importants, dont la relance de l’économie nigériane, comme le soulignent certains analystes de l’ère Obasanjo. Mais elle a aussi privé le Nigeria de nombreux talentueux et valeureux officiers nordistes, dont l’expérience et la pugnacité auraient été des atouts considérables dans la traque et neutralisation de Boko Haram. Et ceci d’autant que le tempérament du tandem Yar’adua – Goodluck était un peu aux antipodes de la fermeté requise pour contenir le mouvement Boko Haram, qui a surgit en 2009, deux ans après le départ de Obasanjo au pouvoir.
28- La candidature de Umaru Musa Yar’adua avait, faudrait-il le rappeler, été activement appuyée par Obasanjo, pour contrecarrer l’ascension de Atiku Abubakar, son tumultueux vice-président, avec qui il avait eu des rapports tendus vers la fin de son second mandat, en grande partie à cause de sa volonté de faire modifier la constitution pour faire un troisième mandat. La préférence de Obasanjo pour Umaru Yar’adua pourrait aussi s’expliquer par sa volonté d’honorer la mémoire de son grand frère, le Général Shehu Umaru Yar’adua, qui fut son Vice-président (1976-1979) et surtout son compagnon dans les geôles de Sani Abacha, où il trouva la mort des suites d’une crise cardiaque…selon la version officielle. Mais le choix de Obasanjo était aussi motivé par le souci de laisser le Nigéria entre de bonnes mains, à mêmes de conserver les acquis de ses réformes et de les poursuivre. Des mains, qu’il pourrait cependant manipuler au besoin. Une certaine façon de faire un troisième mandat, par procuration. Umaru Yar’adua avait une solide réputation d’intégrité, qui faisait l’unanimité. Cette grande, et plutôt rare, qualité qu’il possédait, n’avait cependant pas véritablement réussi à compenser son manque de notoriété d’homme à poigne. Ses problèmes de santé et les absences prolongées qu’ils lui imposaient, ont davantage accentué son tempérament calme et effacé. Cette situation a créé une espèce de vide, face au manque évident de charisme et d’autorité de son vice- président, Goodluck Jonathan, un autre poulain d’Obasanjo. Boko Haram a donc profité de ces moments de fragilité du pouvoir fédéral pour surgir. Des moments de flottement, qui ont favorisé par ailleurs le retour massif des pratiques corruptives, y compris au sein de l’armée. La confirmation de Jonathan Goodluck à la tête de la fédération après des élections violemment contestées au Nord en 2011, a davantage aggravé la situation. Une armée mal gérée et visiblement sous-équipée, un pouvoir souffrant d’un déficit de légitimité et qui peine à s’imposer, etc.. Ce fut un scénario idéal pour Boko Haram qui, comme d’autres groupes terroristes qui évoluent dans la zone sahélo- saharienne, au Moyen Orient et dans bien d’autres régions du monde, n’aspire qu’à répandre ses macabres activités.
29- Boko Haram, c’est aussi en effet un mouvement qui évolue dans un contexte international caractérisé par la montée des groupes terroristes. Il est donc dans l’air du temps. Le temps du terrorisme. Il a son propre sanglant agenda. Et ses incursions sur le territoire camerounais démontrent bien son intention d’inscrire ses activités dans un cadre transnational. Une sombre ambition que l’élection du Général Muhamed Buhari, homme de poigne, qui qualifie le mouvement de bande de délinquants, risquerait fort de compromettre. Et ceci d’autant qu’il a déjà fait ses preuves dans la gestion des insurrections, en « asphyxiant » les dernières poches de résistance des adeptes de Maitatsine. Général Buhari plaide par ailleurs, en faveur d’un retour au climat d’entente interconfessionnelle, pour mettre fin aux divisions que Boko Haram avait alimentées et savamment exploitées, dans le but d’implanter son dispositif de terreur. Son penchant prononcé pour l’ordre, la discipline et la transparence dans la gestion des affaires publiques, qui se sont traduits lors de son passage au pouvoir par la mise en œuvre rigoureuse de son concept de WAI (War Against Indisciple), la guerre contre l’indiscipline, portent à croire qu’il serait plus à même de combattre Boko Haram, en démantelant les réseaux de corruption. Ces réseaux de corruption qui, en favorisant l’enrichissement d’une extrême minorité au détriment de la majorité, contribuent à la création des masses grossissantes de déshérités et de désœuvrés, dans lesquelles Boko Haram pioche l’essentiel de son macabre personnel et ses bras armés. Autant donc d’éléments qui montrent clairement combien Boko Haram avait tout intérêt à créer un climat insurrectionnel au Nord, défavorable à l’avènement de Buhari au pouvoir. C’est aussi ce qui expliquerait en grande partie l’attentat qui a visé son cortège dans l’Etat de Kaduna le 23 juillet 2014, faisant une trentaine de morts et beaucoup de blessés, dont deux de ses gardes corps.
30- La gestion de l’insécurité créée par Boko Haram au Nord, est sans conteste un des enjeux majeurs de l’élection présidentielle de février prochain. L’échec patent de Goodluck sur ce dossier a fini par rallier au camp de Buhari, beaucoup de personnalités influentes du Nord, militant au People’s Democratic Party, qui étaient jusque-là réticentes vis-à-vis de Buhari ou qui lui reprochaient son application stricte et non sélective du WAI. Une des actions spectaculaires du régime Buhari dans le cadre du WAI, peut-on le rappeler, avait été sa tentative de ramener au Nigeria, dans une valise diplomatique, l’ancien Ministre des Transports de la seconde République, Umaru Dikko, accusé de corruption. Cette opération, qui avait été minutieusement planifiée avec le concours des agents secrets israéliens du Mossad, n’a finalement pas abouti, Umaru Dikko ayant été découvert, fortement sédaté, dans « le coffre diplomatique », à l’aéroport de Londres. Mais elle démontre jusqu’où Buhari était allé dans sa volonté de traquer la corruption et les présumés corrompus. Elle explique pourquoi certaines fractions de l’oligarchie politico-militaire étaient frileuses à l’idée de son retour aux affaires. Cette frilosité d’une bonne partie de l’oligarchie était en grande partie la cause de l’échec de ses trois candidatures précédentes aux présidentielles (en 2003, 2007, 2011).
31- La débâcle de l’armée fédérale devant les groupuscules de Boko Haram est devenue un spectacle affligeant, humiliant et insupportable pour les vétérans de la guerre du Biafra, parmi lesquels le Général à la retraite Olusegun Obasanjo. C’est dans ce sens qu’il faudrait aussi comprendre la posture de « cannibalisme électoral » adoptée ce derniers temps par Olusegun Obasanjo, à travers ses virulentes critiques contre Goodluck, le candidat du PDP, un parti dont il est l’un des principaux fondateurs. Les allégations d’incompétence de Goodluck sur le dossier Boko Haram et de la corruption de son équipe, qu’Obasanjo ne cesse de brandir publiquement depuis la sortie de ses mémoires, constituent un considérable avantage compétitif pour Buhari, le candidat du All Progressives Congress (APC), que l’on a tendance à classer parmi les cautions morales de l’oligarchie politico-militaire du Nord. La virulence des critiques d’Obasanjo et leur fort probable effet désastreux sur le score du PDP dans le Sud-ouest, au moins, ont motivé le déplacement des gouverneurs de ce parti auprès de celui-ci, dans le but de l’amener à adoucir au moins ses critiques, à défaut d’afficher son soutien pour Goodluck. L’enjeu est de taille.
32- Les électeurs du PDP dans le Sud-ouest, sont plutôt attachés à la personne d’Olusegun Obasanjo, qu’ils ont commencé à soutenir, dans le courant de son premier mandat. Il est à cet égard utile de rappeler que, lors des élections présidentielles de 1999, le ticket Olusegun-Abubakar Obasanjo, soupçonné d’être « parrainé » par l’oligarchie politico-militaire du Nord, a été « boudé » dans le Yoroubaland. Il n’a récolté, par exemple, que près de 15% des suffrages exprimés valables à Ondo, 30% à Ogun, 24% à Osun, 25% à Oyo, 27% à Ekiti et seulement 12% à Lagos. Le Sud-ouest lui a ainsi préféré son adversaire, Olu Falaë, un autre Yorouba, présenté par la coalition Alliance for Democracy (AD)- All People’s Party (APP). Mais à l’issue des présidentielles de 2003, tous ces Etats, ont basculé au PDP, en lui accordant près de 95% des suffrages à Ondo, 95% à Osun, 94% à Oyo, 69% à Lagos, 92% à Ekiti et jusqu’à plus de 99% à Ogun state, son Etat natal. Des chiffres qui montrent clairement l’influence du « facteur Obasanjo » sur l’électorat PDP ainsi que les désastreuses conséquences que sa mésentente avec Goodluck pourraient avoir sur les scores de celui-ci dans ces régions. Le choix du colistier de Buhari, qui a aussi été influencé par la situation qui prévaut au Nord, est un autre élément qui pourrait également élargir le cercle de soutiens de l’APC dans le Sud du pays.
33- L’éclatement des affrontements inter-religieux en marge de la contestation des résultats des présidentielles du 16 avril 2011, essentiellement dans les fiefs de Buhari, a suscité l’émergence dans certains milieux, au début de l’année 2012, des allégations de connivence entre des branches de l’oligarchie politico- militaire du Nord et Boko Haram. Des connivences qui auraient pour but de rendre, sinon le Nigeria, le Nord ingouvernable, afin de précipiter le retour du pouvoir au Nord. Buhari est ainsi, dans le processus, présenté comme un dangereux fondamentaliste. Le choix de son colistier a de ce fait pris une dimension beaucoup plus importante qu’il n’en avait eue lors de ses précédentes candidatures. L’idée de l’éventualité du choix d’un colistier sudiste musulman donc un «muslim-muslim ticket » avait été longuement évoquée. Les noms de Bola Ahmed Tinibu ou de Babatun de Fashola, militants influents de son fief de Lagos étaient mêmes avancés. Finalement, il a opté, comme les fois précédentes pour un «muslim-christian ticket », avec le choix du juriste Professeur Yemi Osinbajo, dont l’épouse est issue de la famille… du défunt Chief Obafémi Awolowo, celui qui avait été pour le Sud-ouest et dans le cœur des Yorouba, ce que Sardauna Ahmadu Bello représente pour les Nordistes. Ce qui pourrait représenter un avantage supplémentaire pour l’APC, qui contrôle déjà la forte agglomération de Lagos, compte tenu de la dimension clanique du jeu électoral nigérian. Mais le Professeur Osinbajo est surtout un intellectuel engagé, fondateur d’un think thank sur la justice, ainsi que d’autres structures militant pour l’accès des pauvres à la justice et à l’alphabétisation, avec une attention soutenue accordée à… la scolarisation des enfants. Un message clair donc envoyé à Boko Haram. Mais aussi un choix stratégique qui a désarçonné tous ceux qui l’attendaient autour du muslim-muslim ticket pour renforcer les soupçons et allégations d’extrémisme à son encontre. Le choix du Professeur Osinbajo est surtout un signe de sa volonté de mettre un terme aux conflits interconfessionnels. Et cela semble avoir convaincu certains milieux chrétiens. Des églises du Sud par exemple, et non des moindres, lui apportent son soutien et appellent celles du Nord à faire de même. Parmi ces églises figurent bien sûr la célèbre Redeemed Christian Church of God, dans laquelle le Professeur Osinbajo officie aussi comme Pasteur et dans l’une des branches de laquelle Goodluck célébra en grande pompe le mariage de sa fille il y a quelques mois. Il y a également la très populiste paroisse réformée de Enugu, dont le prêtre a donné clairement les consignes d’un vote en faveur de Buhari qui, selon lui, incarne le changement dont le Nigéria a besoin et représente une alternative crédible contre la corruption, l’insécurité, le chômage et la baisse du pouvoir d’achat des Nigérians. L’église catholique est une voix fortement audible dans le Sud-est, qui est déjà globalement insatisfait du bilan de Goodluck. Autant donc d’éléments qui peuvent laisser croire que la percée significative dans le Sud qui avait manqué à Buhari lors de ses précédentes candidatures n’est plus improbable.
34- Dans les coulisses de la campagne, l’équipe de David Axelrod, l’architecte de la spectaculaire campagne de 2008 d’un certain…Barack Obama, est mise à contribution pour maximiser les probabilités d’une indispensable percée sudiste sans précédent du Général Muhamed Buhari. Mais ce qui plaide le plus en sa faveur, c’est surtout le désir de changement qu’éprouvent des millions des Nigérians, pour sortir de l’impasse sécuritaire et économique dans laquelle ils se trouvent et sur laquelle Goodluck ne semble pas avoir de l’emprise. Les thèmes de campagne mis en avant, favorisent clairement le candidat d’APC, qui a le vent en poupe. Mais le candidat du PDP dispose d’un atout qui, dans le contexte africain, n’est pas négligeable : celui d’être le président sortant.
Enfin, le Nigeria est tout un continent en lui tout seul. Ces points évoqués ne peuvent par conséquent pas épuiser toute la complexité de la problématique Boko Haram et ses implications dans la compétition électorale en cours. Ils auront néanmoins apporté quelques éléments d’appréciation supplémentaires à certains et donner à d’autres la possibilité de nuancer et même de récuser l’interprétation des éléments ici présentés. L’essentiel étant d’élever le niveau du débat et de l’enrichir, afin de donner aux uns et aux autres la possibilité de se faire leurs opinions, en se basant sur des faits et non sur des idées reçues et fausses évidences. L’intérêt de cette approche historique et structurelle, en plus de sa dimension complémentaire avec une analyse strictement conjoncturelle et évènementielle, c’est aussi, et peut être surtout, la possibilité d’une identification des causes à la fois immédiates et lointaines du phénomène Boko Haram qu’elle offre à l’opportunité qu’elle donne à chacun et à chacune de réfléchir sur les voies et moyens d’épargner, à court, moyen et long termes, une telle épreuve à l’Etat fédéral du Nigéria. Elle nous invite à examiner la solidité des piliers sur lesquels reposent le Nigéria afin de prendre des fermes résolutions allant dans le sens de les renforcer. Elle nous pousse à interroger notre rapport à la différence et nous incite à mettre nos savoirs et savoir-faire au service de la promotion de la tolérance, de la justice et de l’équité, ingrédients indispensables à la diffusion d’une solide culture de la Paix, capable de résister aux assauts et velléités des forces centrifuges, mêmes les plus pernicieuses. Elle nous exhorte à évaluer et à édifier notre capacité à placer les valeurs humanistes au-dessus de toute autre considération temporelle et l’épanouissement de l’être humain au cœur de nos préoccupations majeures et ambitions.
Avec une pensée profonde pour les filles de Chibok, leurs familles et ceux qui œuvrent inlassablement pour leur libération, de façon désintéressée.
Une analyse pertinente d’un internaute.

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